MedscapeAude Lecrubier, avec la rédaction de Medscape France
Extrait de l’entretien : Article original

Plus de 1000 médecins, dont 600 chefs de service, ont commencé à démissionner collectivement de leurs fonctions administratives pour dénoncer l’insuffisance du plan de sauvetage de l’hôpital public présenté par le gouvernement le 20 novembre dernier. Ils appellent la ministre de la santé à présenter de nouvelles mesures d’urgence avant le 26 janvier.

Le Pr Gilles Montalescot, chef du service de cardiologie de l’hôpital de la Pitié Salpétrière et grande figure de la cardiologie, explique à Medscape édition française pourquoi il a signé la lettre de démission collective adressée à la ministre de la santé le 14 janvier. […]
Medscape édition française : Qu’est-ce qui vous a amené, aujourd’hui, à envisager une démission de vos fonctions administratives et de représentation de chef de service de cardiologie ?Pr Gilles Montalescot : Tout le monde souffre à l’hôpital public. On souffre un peu moins quand on est dans une spécialité qui rapporte de l’argent à l’hôpital comme c’est le cas pour la cardiologie et on souffre un peu moins lorsqu’on travaille dans un grand CHU comme la Pitié-Salpétrière (AP-HP). Néanmoins, nous avons beau être l’Institut de Cardiologie, avec la plus grosse activité d’Ile-de-France, nous avons d’énormes problèmes de personnel. Des infirmier.e.s partent tous les jours. Elles voient bien qu’elles sont mal payées, mal considérées et que leurs conditions de vie ne sont pas acceptables. Et, la situation est encore pire avec les aides-soignant.e.s. Enfin, les médecins commencent aussi à partir dans le privé ou vers des structures qui fonctionnent différemment. En résumé, il y a pénurie de lits, pénurie de personnel paramédical et pénurie de personnel médical, y compris chez les cardiologues, ce qui aboutit à une vraie dégradation des soins et à une souffrance des soignants, avec un nombre croissant de burnout et de dépressions.
Comment en sommes-nous arrivés là ?Pr Gilles Montalescot : La politique de santé n’est pas optimale depuis des décennies. Il ne faut pas oublier que la pénurie des lits, les numérus clausus dans les facultés, et la restriction du nombre de places dans les écoles d’infirmières ont été voulus, décidés. On en paie le prix maintenant.

Aussi, la T2A nous a transformés, comme des hamsters dans une roue, à pédaler sans fin pour faire de l’activité. En cardiologie, plus vous faites de l’activité, plus l’argent rentre pour l’hôpital, ce qui vous permet d’obtenir un peu de personnel pour boucher les trous. Mais il y a des spécialités sinistrées comme la pédiatrie ou la psychiatrie. Pour toutes les spécialités de maladies chroniques qui ne rapportent pas, on ne s’empresse pas de remplacer les postes vacants des infirmières.

En ce qui nous concerne, nous nous sommes réorganisés. Nous avons fusionné en mettant dans un même bâtiment quatre services de cardiologie parisiens pour être plus efficaces mais cela n’a pas changé pas la donne. En 2019, nous avons fait plus 5 % d’activité dans tous les secteurs de la cardiologie de la Pitié-Salpétrière par rapport à 2018. Pourtant nous sommes à – 12 % de revenus parce qu’il y a des décotes, les remboursements de la sécurité sociale pour les actes réalisés ne font que baisser. C’est un système infernal.
Comment voyez-vous l’avenir si rien ne change ?Pr Gilles Montalescot : Les manifestations, les grèves de codage, les démissions des chefs de service, les départs des personnels paramédicaux sont des signes très inquiétants.

Je pense que nous allons vers une médecine à l’anglaise en France. On voit des malades sur des brancards, des listes d’attentes qui n’existaient pas avant, notamment en chirurgie cardiaque, des annulations d’interventions en raison de l’absence de personnel. Ce sont des situations que nous ne connaissions pas. Nous pouvons y voir une certaine forme de paradoxe alors que l’Angleterre, qui vit ces situations depuis plus longtemps, vient d’annoncer le recrutement de 50 000 infirmières pour le NHS.

Notre système était l’un des meilleurs au monde et nous sommes en train de plonger dans les profondeurs du classement, sans parler des difficultés de l’accès aux innovations ou des difficultés à faire de la recherche aujourd’hui parce que les budgets ne sont pas sanctuarisés et qu’ils servent souvent à éponger les déficits des hôpitaux…
Qu’attendez du gouvernement ?Pr Gilles Montalescot : J’attends une prise de conscience des Français. Ce mouvement n’est pas notre mouvement. Si la santé est importante à leurs yeux, il faut qu’ils prennent ce mouvement à bras le corps.

Personnellement, cela ne m’amuse pas de remettre ma démission de chef de service, d’aller dans les manifestations. Je ne le fais pas pour un intérêt particulier mais pour la société française. Si nous ne réagissons pas, nous irons dans le mur avec une médecine à deux vitesses entre les plus ou moins fortunés. Aussi, nous aurons un système où nous soignerons très bien les maladies qui rapportent et mal les autres.

Nous avons créé une pétition qui engage tous les français à signer leur marque de soutien à ce mouvement (Il faut un plan d’urgence pour sauver l’hôpital public !). Il faut que les français, comme le gouvernement, décident de ce qu’ils mettent en haut de la liste de leurs priorités comme choix de société.

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